Rencontre avec Manuel Perez Paredes, cinéaste à l’ICAIC

Au bruit feutré du ventilateur de la pièce, s’ajoute celui des strapontins sur lesquels nous nous asseyons à tour de rôle. Face à nous, une chaise, en dernier plan, un écran de cinéma. Malgré le manque d’ouverture sur l’extérieur, la lumière est vive. À peine eut-on fini d’apprécier la fraîcheur présente dans la pièce, qu’un homme entre. Grand, les traits creusés par un sourire qui nous accompagnera tout le long de la rencontre, Manuel Perez Paredes s’assit sur la chaise, face à nous.

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L’ICAIC, retour sur sa création

Âgé de 78 ans, le réalisateur nous accorde une partie de son temps pour nous expliquer l’histoire et l’enjeu de l’ICAIC : Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográfico (L’institut cubain des arts et de l’industrie cinématographique). Résultant de la volonté du gouvernement de créer une production cinématographique cubaine, l’institution fut créée en 1959, soit 83 jours après le début de la Révolution cubaine, fondée par Herman Puig et Ricardo Vigon. Sa fierté se trouve dans un grand nombre de films réalisés, mais surtout, par son authenticité. En effet, avant sa création, aucun institut de cinéma ou d’art cinématographique n’avait vu le jour sur le territoire cubain. Cela ne veut cependant pas dire que les réalisateurs cubains n’existaient pas. Pour pouvoir réaliser au mieux leurs oeuvres, ils se rendaient au Mexique pour obtenir les subventions, l’aide nécessaire pour cela. L’ICAIC est d’ailleurs associé avec des organisations cinématographiques mexicaines pour assurer sa rentabilité.
Devant les questions sur un contrôle de l’Etat cubain sur les films produits par l’institution, Manuel Perez Paredes se redresse. Son regard balaye notre petite assemblée, il nous sourit. Selon ses propos, la télévision, la radio, les médias en général sont les outils de communication de l’Etat et donc, soumis à des contrôles. Le cinéma et sa production ne sont pas des moyens de communication. Mais un art. Avis pouvant cependant être discuté sur la question de l’art et des messages qu’il peut porter.
Ne souhaitant pas plus s’attarder sur d’éventuelles questions touchant la problématique de la propagande, le réalisateur entame une explication historique du cinéma cubain. Avant la révolution cubaine, le cinéma nord-américain avait la main mise sur la domination cinématographique. L’embargo de 1962 a bien sûr coupé, bloqué l’accès aux productions cinématographiques nord américaines. Le réalisateur se met à rire. “Enfin… en quelques sortes. (…), les Cubains se [procuraient] les films américains au Mexique. (…) Le Mexique copiait des films américains, pour [ensuite] les vendre aux Cubains.” explique-t-il.

Les fonctions de l’ICAIC et le cinéma cubain

Si l’ICAIC est directement relié au gouvernement, il est tout de même une organisation autonome, sans intermédiaire. Particularité cubaine, le cinéma est la seule industrie culturelle indépendante – les autres disciplines étant regroupées dans une unité à part au sein du gouvernement-. Manuel Perez Paredes explique ainsi que Cuba a été le premier pays d’Amérique latine à voir arriver la télévision, dès 1949. Ce média de communication de masse s’est développé très tôt. En parallèle, le cinéma se voit considérer comme un art à part entière ; c’est dans ce contexte que l’ICAIC apparaît. L’Institut gère la production, la diffusion et la distribution de l’ensemble des films du pays. Il s’agit également pour l’organisation de diversifier le cinéma à Cuba. Un des objectifs de l’Institut est de défendre la créativité artistique du cinéma cubain. L’histoire du cinéma cubain et de l’ICAIC suit l’histoire du pays. La volonté de diversifier le cinéma cubain est liée à la contestation, et est une manière de protester contre l’arrivée du cinéma occidental.
À Cuba, le cinéma est populaire, mais les salles peu nombreuses. Elles diffusent principalement des films en 35mm. Le prix du ticket s’élève à 1 ou 2 pesos (l’équivalent de 50 centimes – 1 euro). Les films cubains reflètent les problèmes contemporains avec trois points de vue qui se détachent. Manuel Perez Paredes explique avec humour que le point de vue du grand-père, celui du père et celui du fils y sont toujours représentés (avec tout ce que cela engendre au regard de l’histoire, les grands-parents ayant vécu la Révolution, les jeunes générations en étant éloignées). L’arrivée des nouvelles technologies, et leur développement sur l’île permettent un renouvellement de la production, même si le réalisateur le note, les cubains sont très attachés à la culture des vieux films. Il existe des cinémas indépendants qui diffusent les créations de jeunes cinéastes qui travaillent avec leurs propres moyens, en coproduction ou avec des financements étrangers. Les genres les plus populaires demeurent la comédie et le drame, et il y a une tendance forte aux films dits historiques. Le grand défi reste de faire rayonner le cinéma à l’international ce qui est extrêmement compliqué, du fait d’un système de diffusion qui demande beaucoup d’argent. L’ICAIC est conscient du problème, malheureusement, la fréquentation des cinémas est en baisse (en raison du contexte de développement de la télévision dans les foyers notamment, mais également en raison de la question générationnelle et du développement des séries télévisées).

La rivalité films US / Films cubains

Pour contrer la concurrence, l’ICAIC souhaite rendre les films cubains universels. Pour cela, ils ont créé le festival latino-américain Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano de La Habana, né en 1979. Un film cubain a notamment réussi à passer les frontières et à marquer le cinéma international. Il s’agit de “Frase y Chocolate” réalisé par Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío en 1993. Sur fond de problématiques politiques et sociétales, ce film se déroulant dans la fin des années 70 a été très bien accueilli par le cinéma européen. Le cinéaste nous explique que sa réussite émane plus d’un concours de circonstances. Il nous dit que cela a fonctionné car, la maison de production a produit le film au bon moment, quand le cinéma européen cherchait un nouveau souffle et que celui d’Amérique latine cherchait à concurrencer celui d’Amérique du Nord. Il nous confie malicieusement qu’aujourd’hui, pour concurrencer les États-Unis, beaucoup de cubains piratent leurs films.
Le cinéma reste tout de même un art très respecté sur l’île. Il existe notamment une critique faite dans la presse et sur des blogs spécialisés qui permet d’avoir un regard distancié sur les contenus. À l’issue de la rencontre, il conclut sur le fait que si le cinéma est aussi populaire à Cuba, c’est parce qu’il reflète ce que veut le peuple tandis que ce que retranscrivent la télévision et la presse est estimé en dessous de la réalité que vivent les Cubains.
L’ICAIC étant un institut financé par l’état, nous pouvons cependant remettre en question la liberté dont bénéficie le cinéma cubain. En effet, lors de l’édition 2016 du Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano de La Habana , le film “Santa y Andres” a créé la polémique en étant censuré par Roberto Smith, le directeur de l’ICAIC. Celui-ci explique dans un communiqué que « Le film présente une image de la révolution qui la réduit à une expression d’intolérance et de violence contre la culture (et) fait un usage irresponsable de nos symboles patriotiques et de références inacceptables envers le camarade Fidel » ( AFP Cuba : polémique autour de la censure d’un film au Festival de La Havane, Radio France internationale, 9 décembre 2016).

Salomé, Céline C & Camille

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