Rencontre avec Alexandre Grosbois, rédacteur en chef de l’AFP Havane

Alexandre Grosbois est directeur du bureau de l’AFP (Agence France Presse) à La Havane. Il nous raconte les difficultés mais aussi l’intérêt d’être journaliste étranger sur l’île.

Travailler à l’AFP, c’est être à la base de l’information. Ici, à La Havane, les dépêches sont écrites par l’un des quinze journalistes cubains employés dans le bureau. Elles sont ensuite reprises par tous les médias français, et parfois même étrangers. L’AFP publie dans sept langues grâce à de nombreux correspondants partout dans le monde.


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À Cuba, tout est plus particulier. Y être journaliste, c’est s’exposer à des difficultés qui sont propres à l’île et à son régime politique. L’état cubain tolère leur présence : sinon, ils ne seraient pas là. Certaines actualités sont cependant difficiles à couvrir. Il est parfois compliqué d’être conforme aux principes journalistiques, comme celui d’être honnête. Par exemple, l’interview d’une dissidente a valu à Alexandre Grosbois la suppression des accréditations officielles de deux de ses journalistes. Il est possible de protester poliment, mais les journalistes étrangers obtiennent rarement gain de cause. À peu près une demande sur cinq d’interview ou d’accréditation est refusée. Il faut s’armer de patience pour traiter de certains sujets. Parfois, dans les moments délicats, il est possible de s’appuyer sur le ministère des Affaires Étrangères français. Cependant, l’île est l’un des seuls pays au monde où il n’existe pas d’association de presse étrangère.

Le journaliste est arrivé à l’été 2014 à Cuba. Il l’admet : c’était le bon moment. Depuis quatre ans, l’île a vécu de grandes évolutions. Alexandre Grosbois y a vécu en direct le rapprochement avec les État-Unis, amorcé à la fin de l’année, qui a duré plusieurs mois. S’en sont suivies plusieurs visites du Pape et de différents présidents – de François Hollande à Barack Obama. Les accords de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires (FARC) se sont également déroulés à Cuba dans ces années-là. Tout comme la venue historique des Rolling Stones, qui a cristallisé le temps d’un concert l’ouverture du pays à l’Occident. Le “mandat” d’Alexandre Grosbois à la direction du bureau AFP de La Havane se finit en apothéose : le 19 avril, Raùl Castro quitte le pouvoir. Pour la première fois depuis 1959, les cubains seront dirigés par un homme – Miguel Diaz-Canel – qui n’est pas issu de la famille Castro.

Son bilan professionnel est donc forcément positif. Pourtant, le journaliste le reconnaît, il va rentrer en Europe, et n’en est pas mécontent. Vivre ici n’est pas toujours chose facile. Il a déjà passé quatre ans à Montevideo (la capitale de l’Uruguay) avant La Havane. Il est entièrement conscient que sa situation est plus agréable que celle de nombreux Cubains. Mais certains “détails” commencent à lui peser. Il cite notamment la dépendance à la voiture, sans laquelle il n’est vraiment pas aisé de se déplacer. Trouver de la nourriture peut aussi s’avérer compliqué, élément forcément inquiétant lorsqu’on a des enfants en bas âge. Il concède sans hésiter que ses enfants ont aussi eu de la chance de grandir entre les plages caribéennes et les voitures des années 50.

La veille, nous avons rencontré un journaliste cubain, employé du journal Granma, qu’Alexandre Grosbois décrit – “et c’est écrit dessus, sous le titre” – comme l’organe de propagande du Parti Communiste. Nous sommes curieux d’en savoir plus. Il a observé ces journaux et nous évoque une amélioration, surtout du côté des pages internationales et sport. À titre d’exemple, il raconte que lorsqu’il est arrivé, les pages “sport” ne parlaient que des athlètes nationaux et de baseball – un sport important à Cuba. Aujourd’hui, elles s’ouvrent à de nouveaux sports, et parlent d’événements sportifs se déroulant dans le monde entier. D’après lui, ce nouvel intérêt dit beaucoup de la progressive ouverture des journalistes cubains. En revanche, la relation entre ceux-ci et les journalistes étrangers est inexistante : ils gardent leurs distances. Certains acceptent parfois de discuter un peu – notamment ceux qui ont été à l’université avec les journalistes cubains qui travaillent pour l’AFP – mais il n’est pas question d’accepter un déjeuner.

Quant à l’ouverture (limitée) à internet, il est catégorique : elle est une source d’informations importante pour les journalistes étrangers. Le fait que certains dissidents puissent “lancer des alertes” sur leurs blogs leur donne beaucoup d’idées de sujets.

Nous avons eu le sentiment qu’Alexandre Grosbois nous a parlé sans fard. Nos questions étaient évidemment focalisées sur les libertés personnelles et médiatiques que ménage un régime comme celui de Cuba. Le correspondant français porte un regard critique et distancié sur le pays, mais pas désabusé car il parvient à exercer sa profession malgré les négociations permanentes qu’il doit mener. Certains de ses prédécesseurs ont été évincés suite à des critiques trop ouvertes du parti. Alexandre est toujours vigilant à nuancer ses propos, et même s’il est parfois frustré de ne pas couvrir certains événements, il explique préférer dire ce qu’il peut plutôt que ne rien dire du tout ; le précieux sésame, la carte de presse, étant vite privée de renouvellement à Cuba. S’il concède volontiers que le pays pratique la censure et la répression des dissidents, il remarque que les Cubains sont heureux et très fiers de leur nation, et de l’histoire qui lui est rattachée. Qu’une île de cette taille tienne tête à la plus grande puissance mondiale et soit devenue un symbole révolutionnaire à travers le monde les emplit de fierté. Cela les rend davantage enclins à endurer, sans soulèvement, les privations qu’entraîne l’embargo américain. Les Cubains acceptent assez facilement d’être interviewés, mais ils ne leur arrivent jamais de critiquer le pouvoir. Les critiques qu’ils émettent sont uniquement d’ordre économique, et ils ne mentionnent jamais nommément les dirigeants.   

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