Raul Paz, le musicien cubain transatlantique

Loin, des friches de Centro Habana et des maisons coloniales de la Vieille Havane; la capitale cubaine voit fleurir dans ses quartiers plus résidentiels, ses premiers bars privés. À l’entrée des grandes villas qui les abritent, des vigiles s’assurent que les clients qui viennent y passer la soirée sont bien à leur place. Ici, la base de clientèle est très aisée, ce qui ne correspond pas vraiment au standard cubain que nous avons pu rencontré depuis notre arrivée sur l’île. On y parle aussi bien espagnol qu’anglais ou français; et on y écoute autant de musique américaine que cubaine.

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C’est dans l’un de ces bars que nous avons rencontré Raul Paz, célèbre musicien cubain à la carrière internationale impressionnante, et au discours bien affûté. Nous sommes déjà servis depuis quelques minutes quand il se joint à nous, souriant et enthousiaste; il se commande un verre et s’installe au milieu de la pièce. Comme chacun de ceux que nous avons rencontrés, Raul Paz n’est pas seul quand il nous rejoint. Dans un coin de la pièce, un peu en retrait, un homme à la forte carrure et l’air peu commode s’est installé. Raul Paz nous le présente comme le propriétaire des lieux. Il a surtout des airs de garde du corps. Quoi qu’il en soit, il a surement l’oreille attentive. Nous en avons fait le constat à plusieurs reprises, à Cuba, rares sont ceux qui parlent sans témoin.

Pourtant, il parle sans filtre, Raul Paz. Peut-être parce qu’il s’exprime couramment français, ou simplement parce qu’il s’en fiche. On ne sait pas trop, mais on aime à croire à la seconde option. Il commence par nous raconter sa carrière, ses débuts d’étudiant à Paris et ses premières prestations dans des bars de Bastille alors qu’il n’avait que vingt ans. Nous-mêmes, étudiants parisiens, cela nous fait sourire; nous fascine un peu. Puis il nous parle de son bannissement de Cuba, du rejet qu’il en a fait à cette époque; attiré par toutes les possibilités que lui offrait l’Europe, loin de la fière Révolution de ses aïeux. Le jeune homme qu’il était rêvait avant tout de liberté musicale. Il l’a d’abord trouvé en France, puis aux États-Unis et à nouveau en Europe. Sa carrière battait son plein quand, en 2008, les changements au sein du régime lui rendent son droit à se rendre dans son Pays. Il nous raconte alors, comment il a décidé de rentrer chez lui, avec sa femme, française, et son fils.

À l’époque, Raul Paz était un artiste cubain inconnu à Cuba. Il a fallu tout recommencer et il a réussi. Il nous dit avec franchise, comme c’est différent de faire de la musique ici, d’organiser des concerts, de vendre ses disques. Il nous explique les difficultés qu’ont les artistes à vivre de leur art. À Cuba, les industries culturelles occupent une grande place dans la vie du pays, pourtant, les artistes sont peu valorisés au niveau financier. Il nous explique, par exemple, que dans quelques jours il va jouer avec son groupe au Théatre Karl Marx, l’une des plus grandes salles de spectacle de La Havane; pourtant à 2 CUC la place, il est loin de rentrer dans ses frais de production pour ce spectacle. C’est comme si, à Paris, on allait voir un live de Kendric Lamard pour cinq euros. À la différence près que 2 CUC, ce n’est visiblement pas donné pour les Cubains.

Alors, pourquoi revenir ? Parce que c’est facile de partir quand on est jeune, mais c’est difficile de rester loin, quand on grandit, quand on vieillit. Bien sûr, Raul Paz est attaché aux valeurs cubaines. D’ailleurs, il nous confie qu’il n’aime pas particulièrement les États-Unis, bien qu’il y ait longtemps séjourné. Il nous avoue qu’évidemment, avoir vécu à l’étranger lui permet de porter un regard critique sur son pays; et on a l’impression, à l’écouter parler de Cuba, que Raul Paz s’est fait un devoir envers les Cubains de revenir. Et pourtant, il nous avoue aussi que le militantisme politique n’est pas sa spécialité ni ce qu’il recherche dans sa musique. Loin de lui l’envie de délivrer dans ses textes des messages dissidents. Il sait que son statut d’artiste (en plus de ses moyens) lui donne quelques privilèges… Pour autant, il n’a pas l’air d’avis que la musique doit être un acte de résistance. Pour résister à quoi d’ailleurs ? Puisque la très grande majorité des citoyens cubains, bien qu’insatisfaits de la situation économique de leur pays, est heureux de leur régime politique. C’est déroutant pour nous, petits occidentaux libéraux.

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À la fin de la rencontre, d’un geste, Raul Paz nous désigne les lieux dans lesquels nous nous trouvons et confirme à demi-mot notre première impression; les lieux comme celui-ci ne sont pas faits pour les Cubains lambda, ils existent pour les expatriés, les privilégiés, la jeunesse dorée du parti communiste, et ceux qui ont miraculeusement fait fortune. Si l’argent, donc, ne fait pas le bonheur; il faut reconnaître qu’il donne quand même quelques libertés. À Cuba, comme ailleurs.

Caroline S.

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