Cuba et la libreta – Tessy & Alexis

libreta

https://www.capital.fr/economie-politique/la-libreta-symbole-de-l-egalitarisme-cubain-depuis-50-ans-1238444

  Voilà maintenant 55 ans qu’aucun Cubain ne peut avoir son assiette vide, puisqu’un système de rationnement particulier a été mis en place dans les années 60, appelé libreta. Trésor de l’identité cubaine, symbole de l’égalitarisme cubain, la libreta n’a pas toujours eu la frite : passée à la casserole des pénuries alimentaires, sa situation a souvent tourné au vinaigre, à tel point que pour beaucoup, c’est devenu la fin des haricots ! Retour sur le passé, le présent, et le futur de ce petit carnet indispensable à tout Cubain.

Du pain bénit pour le pays !

  La libreta, signifiant littéralement « petit carnet » est un symbole important de l’égalitarisme socialisme cubain. Elle a été instaurée par Fidel Castro le 12 juillet 1963 avec la création des Bureaux de contrôle et de distribution des aliments de Cuba (OFICODA). Elle fait suite aux premiers effets de l’embargo américain sur Cuba. En effet, l’embargo a eu de larges impacts sur l’île du fait des relations rompues avec le reste du continent (hormis le Mexique et le Canada). Ce dernier a coupé toutes relations commerciales, diplomatiques et aériennes entre l’île et le continent américain. Ainsi, pour faire face à cela, Fidel Castro a eu l’idée de mettre en place un système où toutes les familles cubaines (ce qui représente environ 11,2 millions de personnes) pouvaient se procurer des produits à des prix moindres par rapport à ceux des boutiques commerçantes de l’île.

L’introduction de la libreta en 1962 résulte également d’une conjugaison de deux facteurs économiques : d’abord l’augmentation du pouvoir d’achat d’une partie de la population suivant la mise en place de plusieurs réformes sectorielles (augmentation des salaires, baisse des prix des loyers et de l’électricité, croissance de l’emploi), de l’autre côté, le déclin progressif de la production agricole suite à des réformes agraires drastiques. Ces deux éléments ont entraîné un déséquilibre économique et social avec une offre bien inférieure à la demande. Le rationnement alimentaire a donc été envisagé comme solution de sécurité alimentaire, permettant une restriction de la demande et le maintien de prix de marché abordables. Il faut aussi y voir une idéologie inspirée de certains pays socialistes de l’Est ayant un modèle économique globalement similaire.

libreta2

https://www.cubanet.org/actualidad-destacados/hasta-los-muertos-comen-por-la-libreta-en-villa-clara/

  Ce « carnet de rationnement » est composé d’une vingtaine de pages. Ces pages sont sous la forme de grille où y est inscrit le nom des différentes ressources alimentaires que chaque habitant peut avoir et le nom des mois de l’année. Lorsque le Cubain va se rendre dans une épicerie d’État appelée bodega où l’on y trouve les produits subventionnés, le commerçant, ou la commerçante, qu’on nomme bodeguero, ou bodeguera, remplira son carnet en y inscrivant ce que le Cubain a acheté ainsi que sa fréquence d’achats. L’habitant n’aura qu’à payer les produits proposés dans l’épicerie en pesos, l’une des deux monnaies officielles de Cuba.

libreta3

https://www.npr.org/sections/thesalt/2014/12/18/371478629/what-the-change-in-u-s-cuba-relations-might-mean-for-food

  On peut voir dans cette photographie la détresse de tout Cubain et la situation  précaire dans laquelle ils vivent. Cette étagère nous montre à quel point les bogedas essayent au mieux d’aider tous les Cubains en vendant des choses indispensables pour tous (de la compote pour les enfants ou encore du sucre pour l’ensemble de la famille). Cette photographie permet de vraiment montrer la situation sur l’île en termes de rationnement : des étagères presque vides avec seulement des produits nécessaires à la famille à bas prix. Certains des produits vendus ne sont mêmes pas dans leur emballage d’origine, prouvant à quel point chaque gramme compte et que ces produits peuvent être issus de récupération.

  Ainsi, cela prouve bien que la libreta est accessible pour tous, quels que soient les revenus. C’est « un système d’approvisionnement universel pour ne pas sombrer dans la misère » (FranceSoir :http://www.francesoir.fr/actualites-economie-finances/la-libreta-symbole-de-legalitarisme-cubain-depuis-un-demi-siecle). Cette phrase s’avère véridique lorsqu’on sait que le salaire moyen cubain est d’environ 20 dollars. Il est alors difficile de vivre avec si peu dans un pays où de nombreux produits sont importés et donc taxés. C’est grâce au 1 milliard de dollars que dépense chaque année l’État que toute famille cubaine peut bénéficier tous les mois, et cela sans distinction, de produits alimentaires dits de première nécessité.

Casser la croûte dans les bodegas cubaines

  Depuis sa mise en place en 1962, le carnet de rationnement offre une palette de produits de base assurant à tous les 11,4 millions de Cubains de ne pas mourir de faim.

  En août 2012, voici par exemple ce qu’on pouvait trouver dans une bodega de La Havane :

tableau1 libreta

  Toutefois, ces ressources n’ont jamais été les mêmes partout et tout le temps dans le paysage cubain : spatialement, l’offre s’est progressivement réduite à mesure que l’on avance vers l’Est de l’île. Mais surtout, historiquement, les rations proposées en magasins ont beaucoup fluctué, comme en atteste ce tableau représentant l’évolution des rations mensuelles de 1963 à 1995 :

tableau2 libreta

Les données scientifiques concernant l’évolution sont évidemment rares, mais elles témoignent globalement d’une offre qui s’appauvrit sur le temps. De nombreux témoignages confirment d’ailleurs ces réductions de rations, notamment chez les personnes âgées, qui regrettent dans des interviews le temps où la libreta leur apportait leurs produits qui sont aujourd’hui de luxe, tels que le poisson, la viande de bœuf ou encore la charcuterie, approvisionnés aléatoirement en très faible quantité sur l’île tous les 15 jours.

  Plus précisément, certains produits ont carrément disparu, comme le dentifrice, le savon, ou les produits à vaisselle, et obligent donc les Cubains à les acheter plus cher dans des « magasins libres » ou des marchés voisins, qui proposent les produits manquant mais à des prix suivant la logique capitaliste de l’économie de marché : de la ration de riz qui peut coûter 20 fois plus cher, au kilo de café 300 fois plus cher.

  Cette limitation des rations dépend également de l’âge, du sexe et de la catégorie sociale des Cubains : le lait est aujourd’hui exclusivement réservé aux jeunes enfants de moins de 7 ans et aux femmes enceintes, et les policiers ont le droit à des traitements de faveur et des produits plus rares. Pour le reste de la population, la libreta ne leur permet actuellement de tenir que les 10 à 15 premiers jours, et encore, puisque souvent, certains produits sont épuisés des stocks dès les premiers levers de soleil. Dans un pays où 80 % de la nourriture est importée, on s’habitue de plus en plus à entrer dans une bodega avec des étagères quasiment vides.

Ambitions futures , ou comment couper la poire en deux :

Depuis plusieurs années, de nombreuses voix cubaines ne cessent de réagir, glorifiant ou médisant le système de la libreta. Les avis divergent, dont voici un petit florilège :

D’un côté, les partisans du maintien du système de rationnement actuel clament haut et fort que la libreta a toujours été et serait la « garantie que tu vas avoir quelque chose à mettre sur la     table » (Lexpress), selon Noël, professeur à la retraite, voire même « la meilleure mesure qu’ils ont prise, parce que tout le monde mange » (Lexpress), d’après Esther, 61 ans. Derrière ces paroles, il faut y avoir une volonté de sécurité du minimum alimentaire très bien assurée par les ressources offertes avec la libreta. Comme en témoigne Laura V. Mor, dans son blog Bolivar Infos, dans une société « où chaque famille doit faire des prouesses pour arriver à acheter du premier au dernier produit du panier de la ménagère de base, même 250 grammes de riz, à plus bas prix, ce serait une grande aide ».

De l’autre côté, des personnalités plus emblématiques dénoncent avec humour ou méfiance un système désuet et inutile. Parmi eux, Luis Silva, grand humoriste de Cuba, n’hésite pas à rire de la libreta qu’il qualifie de « jeté aux oubliettes », car, « personne ne peut vivre avec ce qu’ils donnent » (Lexpress). Il en va de même de certains économistes, dont Pavel Vidal, jugeant le système d’« obsolète », ou Mauricio Miranda, le qualifiant de « fossile ». Chez ces deux hommes, la libreta devrait être compensé par une amélioration des salaires qui permettraient une autonomie financière, et surtout une distribution beaucoup plus concentrée sur les populations les plus pauvres, desquelles les rations alimentaires occupent environ 25 % de leurs dépenses totales en nourriture.

Les conflits entre ces deux camps se matérialisent également à travers la question du développement touristique : de plus en plus de Cubains, travaillant surtout dans des paladares, restaurants privés, se sont progressivement adonnés à des activités de business capitaliste en transférant des produits de base présents en bodega sous un prix bien plus élevé dans leur restaurant. « Plus les touristes mangent, plus les Cubains ont faim », trouve-t-on par exemple dans le Figaro, expression assez révélatrice des problèmes alimentaires que connaît le paysage cubain. Dans le quotidien espagnol El Pais, Yamil Age nous propose même de réfléchir sur la dualité de la libreta, « plus grande réussite de la révolution cubaine, ou son fardeau le plus inefficace » (traduction de l’espagnol). Rappelons surtout que ce système coûte très cher aux caisses de l’État. En 2011, la suppression de la libreta avait d’ailleurs été envisagée au cours du sixième Congrès du Parti communiste, puis finalement abandonnée. Quelques considérations politiques ont cherché à changer la donne alimentaire, telle que le Social Assistance Program, mesurant la qualité des services sociaux, notamment des bodegas, ou la réforme des licenciements de près de 500 000 travailleurs de l’État en 2011 par Raul Castro, devant réduire la dépendance à l’égard de l’État et générer des recettes supplémentaires. Pourtant, aujourd’hui, alors qu’elle fête son 55e anniversaire et quelques remaniements, la libreta divise toujours autant, et les assiettes cubaines se vident de plus en plus…

Alexis Capogrosso &  Tessy Aranda

Sources

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s