Cuba : à l’aube du renouveau ? Morgane & Marie

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe : Raúl Castro, 86 ans, a annoncé qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat. Le 19 avril prochain, le deuxième frère de la famille Castro quittera le gouvernement cubain, mettant fin à six décennies de pouvoir.

Le lien entre l’île caribéenne et la famille Castro se tisse dès le début des années 1950. À cette époque, le pays est sous dictature militaire. Fulgencio Batista, arrivé au pouvoir après un coup d’État en mars 1952, a instauré un régime qui pratique la corruption et une sévère répression des opposants. Cette dictature a envenimé les relations entre les villes (qui tirent plus ou moins parti de la situation) et les campagnes, pillées par le régime. Elles deviennent vite le lieu d’un grand soulèvement, germe de la révolution cubaine qui permet à Fidel Castro d’accéder au pouvoir en 1959. Une fois à la tête de Cuba, Castro met en place une quantité de réformes pour redresser le pays parti à la dérive, et ancre véritablement sa politique dans une ère communiste. L’adoption de cette politique suscite rapidement des tensions entre le nouveau régime et le gouvernement américain. S’en suit une dégradation des relations diplomatiques avec la fermeture de l’ambassade américaine à La Havane en 1961 puis l’embargo total mis sur Cuba par les États-Unis l’année d’après. Le divorce entre La Havane et Washington entraîne un rapprochement entre Cuba et l’URSS jusqu’à la chute de ce dernier. En 2006, Fidel Castro cède provisoirement sa place de leader à son frère Raùl, avant de rendre cette permutation officielle deux ans plus tard. Raul continue de diriger Cuba en se basant sur les convictions de son frère jusqu’à l’amorce d’un changement en 2014 avec un premier rapprochement entre Cuba et les États-Unis sous l’initiative de Barack Obama.

Durant sa présence au pouvoir, Fidel Castro a mené une répression féroce contre toute forme d’opposition sur son île, condamnée par la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Le révolutionnaire s’est transformé en dirigeant autoritaire et dogmatique, refusant toute libéralisation. Cette répression continue actuellement sous la présidence de Raul Castro et vise des blogueurs, des journalistes ou encore des artistes qui ont « des opinions divergentes » de celles du régime. L’asphyxie de la liberté d’expression pousse une grande majorité des artistes à s’exiler pour trouver une liberté totale de création ou à s’autocensurer pour éviter tout incident.

Cela n’empêche pas certains artistes de jouer avec les limites de la provocation comme l’artiste-graffeur Danilo Maldonado « El Sexto » qui réalise un graff de deux porcs nommés Fidel et Raùl et affirme que le rapprochement fait entre son oeuvre et les frères Castro n’est qu’une interprétation des autorités cubaines.

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© 14YMEDIO

L’artiste-plasticienne cubaine Tania Bruguera fait aussi de son art un engagement politique. En 2009, lors de la Biennale de La Havane, elle met à disposition des spectateurs un microphone pour les laisser s’exprimer pendant une minute sans censure au cours d’une performance. Elle tente de renouveler l’expérience le 30 décembre 2014 pour célébrer l’assouplissement du régime castriste et la normalisation des rapports entre Cuba et les États-Unis. Cette fois-ci, elle annonce son intention d’organiser sa performance sur la place de la Révolution, où Fidel Castro prononçait ses discours, sous le hashtag #YoTambienExigo (“j’exige aussi”). Cependant, la manifestation est interdite, les autorités ayant estimé qu’elle pouvait faire cette performance au Musée National plutôt que sur la place publique. Elles considèrent qu’en insistant sur le lieu d’expression, elle franchit les limites entre art et revendication personnelle. Bravant l’interdiction, Tania Bruguera quitte les États-Unis où elle vit et travaille depuis plusieurs années pour mettre en oeuvre la performance Tatlin’s Whisper #6 à Cuba. Cette transgression vaut à l’artiste trois jours de prison et la confiscation de son passeport, dans l’attente de son jugement. Avec elle, plus de cinquante artistes et dissidents sont arrêtés lors de la performance avortée. Cette censure de l’art fait toutefois événement pour Tania Bruguera qui déclare : “everything that happened — from the day that we formed the platform, is a performance” (tout ce qui est arrivé, depuis le jour où nous avons élevé l’estrade est une performance). Cet acte est la preuve que l’apparent assouplissement du régime, se libéralisant, est tout relatif.

Nous avons choisi d’analyser des images extraites de la seule vidéo de la performance dont nous disposons, filmée à l’occasion de la Biennale de la Havane dans le centre d’art contemporain Wilfredo Lam en 2009. Nous vous invitons à la visionner ici : https://vimeo.com/21394727.

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© Artsy

Sur ce patchwork d’images, différents symboles du régime castriste se côtoient.

La colombe est étroitement liée au mythe construit autour de Fidel Castro. En 1959, celui qu’on surnommait “el comandante” proclame le triomphe de la révolution entouré de colombes. Une d’elles se pose sur son épaule, ce qui est interprété par les croyants comme un signe surnaturel, la preuve que Fidel est quasi immortel ou protégé par Obatla (la plus puissante divinité “orishas”). (La religion dominante à Cuba est le christianisme, qui cohabite avec des cultes africains.) Le 8 janvier 1989, le dirigeant prononce un autre discours devant la jeunesse pour fêter les 30 ans de la révolution castriste, accompagné une nouvelle fois d’une colombe, devenue emblème.

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© AFP

L’oiseau blanc symbolise traditionnellement l’amour, le Saint-Esprit et depuis la seconde guerre mondiale la paix. Il est intéressant de noter que cette symbolique attachée au volatile est intrinsèquement liée au parti communiste. C’est Picasso, membre du PC chargé de dessiner l’affiche représentant le Mouvement de la paix au sortir de la guerre, qui fait de la colombe le symbole de la concorde et de l’apaisement. Dans la Bible, l’animal est envoyé par Noé prendre des nouvelles du monde noyé sous le déluge et revient avec une feuille d’olivier dans le bec pour annoncer la décrue des eaux. Il est donc également synonyme de bonne nouvelle. Dans le Nouveau Testament, le Saint-Esprit prend la forme d’une colombe pour assister au baptême du Christ, perché sur son épaule. Au vu de ces multiples signifiés associés à la colombe, on comprend aisément le choix de Fidel Castro de l’adopter comme symbole. Il permet au Cubain de se construire un éthos sacré en étant assimilé au Christ, à un renouveau (comme lorsque le déluge prit fin), à des valeurs mélioratives (l’amour etc.). La reprise de cette symbolique par Tania Bruguera a une tout autre visée. Elle permet de souligner avec ironie la contradiction existant entre la revendication de paix du dictateur et sa censure de l’art et de la libre-parole. En dotant les participants de l’apanage de Fidel Castro et en les invitant à prendre sa place sur l’estrade, la performeuse opère également une inversion des rôles et de la distribution de la parole. Pendant une minute, elle leur délègue le pouvoir des autorités, libres de s’exprimer sans entrave. Au-delà de la minute écoulée, la colombe est retirée de l’épaule des contributeurs, en même temps qu’ils sont chassés de l’estrade par deux performeurs déguisés en gardes.

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© Art21

Autre symbole : le treillis militaire et la casquette de l’homme et la femme chargés de surveiller le temps de parole. Ces objets pourraient être la réification du “lider maximo” qui pendant ses cinquante et quelques années au pouvoir ne s’en est jamais départi. Le treillis fait évidemment référence à la carrière militaire de Fidel Castro et connote la rigueur, la discipline, la lutte. La couleur verte olive renvoie à la révolution cubaine puisqu’elle recouvrait les uniformes de la guérilla. Une nouvelle fois, les symboles attachés à Fidel Castro sont détournés par l’artiste pour dénoncer l’oppression du régime. Les performeurs affublés de l’uniforme contreviennent à la libre expression des participants en les limitant à une minute de parole et en faisant usage de la force si nécessaire pour les expulser de l’estrade. Tania Bruguera opère par l’art une mise en abîme des pratiques du régime et devient l’outil, le medium des revendications et des messages politiques des visiteurs. Elle rend tangible le lien qui peut exister entre art, engagement et activisme en initiant des mouvements contestataires et en encourageant le public à faire usage de ses droits de citoyen, à être acteur. Parallèlement à la performance Tatlin’s Whisper, l’artiste s’est investie dans des projets à long terme comme la création d’un centre et d’un parti politique pour les migrants (“Migrant People Party”), d’une école d’art alternative («Cátedra Arte de Conducta»), d’une revue artistico-politique censurée par le régime (“Memoria de la Postguerra”) et de l’Institut international d’activisme Hannah Arendt – une école, un lieu d’exposition et un think thank pour des artistes activistes à la Havane.    

Reste donc à savoir ce que deviendra Cuba lorsqu’elle ne sera plus la citadelle castriste d’autrefois. Le prochain président s’inscrira-t-il dans la lignée communiste de ses prédécesseurs ? La liberté d’expression, dont celle des artistes, renaîtra-t-elle de ses cendres ? Réponse à partir du 19 avril prochain.

Morgane Doriry et Marie Tomaszewski

Pour en savoir plus sur le sujet :

http://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/3343

http://www.lemonde.fr/arts/article/2015/02/20/tania-bruguera-en-liberte-surveillee-a-cuba_4580242_1655012.html

https://www.franceculture.fr/personne-tania-bruguera

https://www.guggenheim.org/map-artist/tania-bruguera

https://art21.org/artist/tania-bruguera/

https://www.artsy.net/artist/tania-bruguera

http://next.liberation.fr/theatre/2017/09/28/tania-bruguera-choix-perche_1599612

http://mouvement.net/teteatete/entretiens/entretien-avec-tania-bruguera

http://www.tate.org.uk/context-comment/video/tania-bruguera

https://translatingcuba.com/raffiti-artist-el-sexto-still-under-arrest-mother-says-14ymedio/

https://www.huffingtonpost.fr/2016/11/26/le-treillis-et-la-veste-de-jogging-deux-vetements-pour-deux-fac_a_21614590/

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/fidel-castro-le-mythe-et-la-dictature_1855480.html

 

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